Tommie Smith et John Carlos,
quand la politique s'invite aux Jeux Olympiques

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Montage réalisé par Marine Pascal

S’il peut être à l’origine d’émotions en tous genres, le sport de haut niveau peut également s’avérer vecteur de revendications ou de contestations sociales. Suite à l’assassinat de George Floyd, de nombreux acteurs du sport américain ont réagi, profitant de leur influence auprès de leurs millions de fans. Cette influence, plus grande que jamais à l’heure des réseaux sociaux, n’est néanmoins pas nouvelle et certains événements remontant à plusieurs décennies sont restés dans les mémoires pour leur force symbolique.

 

Ce fut le cas lors des Jeux Olympiques de Mexico en 1968 qui débutèrent dans un contexte mondial de contestation sociale majeure. Le Printemps de Prague, les mouvements étudiants en France, ou encore les contestations contre la guerre du Viêt-Nam aux Etats-Unis sont, parmi d’autres, les témoins de la révolte populaire qui se manifeste alors à travers le Monde.

Au pays de l’Oncle Sam, le mouvement des droits civiques des Noirs Américains bat également son plein après l’assassinat en avril de Martin Luther King. Face à la ségrégation subie par les afro-américains notamment, de nombreux athlètes noirs américains fondent le « Projet Olympique pour les Droits de l’Homme », et songent même à boycotter les JO pour manifester leur soutien à cette cause.

 

Finalement abandonnée, l’idée du boycott témoigne de l’envie de ces athlètes de profiter de la vitrine mondiale que les JO leur offre pour mettre leur combat sur le devant de la scène. C’est le cas notamment de Tommie Smith et John Carlos, spécialistes du 200m.

Deux athlètes dominants sur le sprint mondial

Les deux athlètes arrivent à Mexico avec un statut de favori pour le titre. Tommie Smith, considéré comme l’homme le plus rapide sur la distance à 24 ans est alors double champion des Etats-Unis. John Carlos, lui, est attendu à 23 ans comme un outsider plus que crédible. Les deux hommes répondront aux attentes placées en eux en remportant respectivement la médaille d’or et la médaille de bronze. A l’issue d’une finale archi-dominée Tommie Smith battra même le record du monde de la distance.

 

Si ces performances de haut vol auraient pu suffire à faire rentrer ces deux athlètes dans l’Histoire, personne n’imagine alors qu’elles ne resteront finalement qu’anecdotiques, voire complètement effacées par la cérémonie des médailles qui s’en suivra.

Une cérémonie des médailles devenue iconique

Le lendemain, le 17 octobre, les épreuves s’arrêtent un court instant, comme de coutume, afin de laisser place au podium du 200m disputé la veille. Les spectateurs du stade Olympique de Mexico ne le savent pas encore, mais ils vont être témoins de la scène la plus iconique, politiquement parlant, de toute l’histoire des Jeux Olympiques.

Une fois les breloques remises aux trois médaillés et alors que les premières notes de l’hymne américain retentissent dans le stade, Tommie Smith et John Carlos, comme un seul homme, baissent alors la tête et lèvent un poing ganté de noir provoquant la stupeur, l’incompréhension et même les sifflets d’une partie du stade. Ce geste symbolise alors leur soutien aux mouvements Black Power et Black Panthers qui luttent au quotidien pour améliorer la situation des Noirs aux Etats-Unis. Son écho est mondial et ses conséquences pour les deux athlètes seront immenses.

Un geste vu comme un affront par toutes les institutions en place 

En effet, les réactions ne se feront pas attendre. Le président du Comité International Olympique tout d’abord, s’insurge contre cette prise de position lors des Jeux, un événement qui se veut selon lui complètement apolitique.

En guise de sanction, il décide de renvoyer les deux athlètes chez eux sur le champ. Ils seront même, plus tard, radiés purement et simplement de toutes les compétitions d’athlétisme dans le Monde pour avoir défendu une cause juste.

Menacés de mort à leur retour en Amérique, les deux hommes seront alors vus comme des parias durant des décennies avant que le courage et la légitimité de leur prise de position ne commencent enfin à être reconnu. A titre d’exemple, ils ne seront reçus à la Maison Blanche qu’en 2016 par Barack Obama.

Peter Norman, le troisième homme

Peter Norman, second sur la piste mais à jamais troisième homme de ce podium est sans aucun doute le moins connu des trois médaillés. Il n’en est pas moins admirable. Australien, blanc, il est lui aussi opposé à la politique raciale contre les indigènes dans son pays. Ainsi lorsque les deux américains lui ont annoncé leur projet quelques minutes avant de monter sur le podium, il a accepté de participer à cette contestation en portant un badge du « Projet Olympique pour les Droits de l’Homme », fondé quelques semaines auparavant.

Cette prise de position lui coûtera également sa carrière puisqu’il ne sera plus jamais retenu par sa fédération pour les Jeux Olympiques et sera même complètement ostracisé par le monde du sport australien. A titre d’exemple, il ne sera pas invité à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Sidney en 2000, à l’inverse de quasiment tous les médaillés Olympiques de son pays. Il faudra attendre 2012 pour que le gouvernement australien publie enfin une apologie officielle de Norman, décédé en 2006. Tommie Smith et John Carlos traversèrent le monde pour assister à ses obsèques et portèrent même son cercueil, une manière de rester à jamais unis avec lui. Ce jour-là, John Carlos lui rendra un hommage vibrant, lourd de sens : « Ce soir-là, à Mexico, je pensais voir de la peur dans ses yeux, je n’ai vu que de l’amour. Il n’a jamais détourné le regard. Racontez à vos enfants l’histoire de Peter Norman ».

 

A jamais liés, les trois hommes auront tous payé de leur carrière leur engagement, ce qui n’est pas sans rappeler un événement plus contemporain, celui du footballeur américain Colin Kapernick qui s’agenouilla en 2016 lors de l’hymne américain pour protester contre les violences policières faites aux Noirs. Devenu un personnage clivant, fustigé par le futur président Trump, alors en campagne, et accusé de ne pas respecter le drapeau américain, il ne fut pas prolongé par son équipe de l’époque, et n’a jamais retrouvé de club pour poursuivre sa carrière.

 

Ces deux épisodes montrent le poids politique que peuvent avoir des sportifs de haut niveau. Ils démontrent également le courage de ceux qui osent faire passer leur carrière et leur vie derrière des causes qui les surpassent. Bien que symboliques, et que ce ne soit pas cela qui règle les problèmes du monde les conséquences de ces actes se sont avérées révélatrices des sociétés de leur époque, et du manque de courage de certains dirigeants, d’autres sportifs et même de spectateurs pas toujours prêts à remettre en cause des modèles pourtant malades.