L'essai du bout du Monde

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Générique réalisé par Marine Pascal

Sport de contact, rugueux, à la limite de la bagarre, le rugby est trop souvent catalogué comme un sport de brutes. L’essai marqué par l’Equipe de France le 3 juillet 1994 lors d’un test-match en Nouvelle-Zélande en est pourtant la parfaite antithèse. Revenons sur ce moment de finesse, de grâce, de romantisme même qui reste considéré par toute la planète rugby comme l’essai du siècle.

Lorsque le XV de France se présente en juin 1994 pour sa traditionnelle tournée de test-matchs*, il semble avoir quelque peu perdu de sa superbe. Quelques mois plus tôt, les Bleus ont terminé à une décevante troisième place du tournoi des V nations, la référence européenne, derrière l’Angleterre et le Pays de Galles. Ils ont même été humiliés par le Canada, nation mineure du rugby mondial quelques semaines avant de fouler les pelouses néo-zélandaises, en concédant une défaite historique, qui reste aujourd’hui encore la seule victoire Canadienne face à la France.

Une équipe en plein doute, mais bourrée de talent

Cependant, les joueurs qui composent cette équipe sont brillants et le monde de l’ovalie ne saurait minimiser leurs qualités symbolisées par le French Flair, surnom donné à leur capacité à jouer un rugby virevoltant sur quelques séquences de jeu. Les Français s’avancent donc en Nouvelle-Zélande en proie au doute mais intimement sûrs de leur force. Le premier match leur donnera raison. En dominant la rencontre de la tête et des épaules, les Bleus s’imposent 22-8 sur la pelouse de Christchurch et mettent fin à leur série noire de 5 défaites face aux All Blacks. Ce match est déjà en lui-même un exploit à part entière puisqu’ils signent alors leur deuxième victoire seulement en terre néo-zélandaise, la première depuis 20 ans. Les All Blacks sont prévenus : une semaine plus tard, le 3 juillet 1994, ils vont affronter une équipe de France retrouvée et devront jouer leur meilleur rugby pour éviter une deuxième déconvenue historique en une semaine.

Un match tendu dominé par les All Blacks...

Ce second match est un chassé-croisé constant entre les deux équipes qui se rendent coup pour coup. Le berger All-Black Cooper répond à coup de pénalités* à la bergère bleue Lacroix et malgré l’essai de Ntamack en milieu de première mi-temps, le XV de France se retrouve mené de 4 points à l’entame des 5 dernières minutes. Ils sont alors obligés de marquer un essai pour s’imposer. Pas une mince affaire, d’autant plus lorsque les Néo-zélandais dégagent le ballon à 20m de la ligne d’en-but française*. Les Bleus ont alors 80m à remonter en moins de 180 secondes.

... jusqu'à l'essai du siècle.

Il ne leur en faudra que 30. Emmenés par leur capitaine Philippe Saint-André, ils vont réaliser une partition d’une pureté inégalée, comme si chaque membre de l’un des meilleurs orchestres d’opéra du Monde se décidait spontanément et de concert à improviser un morceau jamais composé, le tout dans une justesse divine.

Au départ de l’action, le capitaine Saint-André récupère le ballon à l’entrée de ses 22m. Conscient de l’urgence, il s’élance éperdument en slalomant entre les défenseurs adverses et en élimine 3. Il est stoppé à 60m de la ligne d’essai mais le jeu rebondit vite. Deylaud puis Benazzi, N’tamack et Cabannes poursuivent alors une folle épopée le long de l’aile droite éliminant tour à tour les défenseurs néo-zélandais complètement dépassés par cette ivresse de jeu. Crochets, prises d’intervalle, passes croisées, tout y passe. Les bases du rugby d’évitement, le plus esthétique de tous, sont déclinées à la perfection, à tel point qu’aucun joueur n’a été ne serait-ce que touché par un adversaire lors de cette course. A l’entrée des 22m adverses, Cabannes voit alors la porte se refermer mais retrouve à sa hauteur Delaigue qui rentre sa course vers le centre du terrain et qui, en deux pas, parvient à faire tomber son adversaire direct tel un pantin désarticulé. Il sert alors son coéquipier Accoceberry qui transmet le ballon à 5m de la ligne à Sadourny qui n’a plus qu’à aplatir dans l’en-but.

L’essai du bout du Monde. 30 secondes, 8 passes, 80 mètres parcourus balle en main, les supporters et joueurs néo-zélandais sont autant choqués que charmés par cette séquence passionnée des Bleus. La transformation qui suit viendra entériner la victoire française qui repartira invaincue pour la seule fois de son histoire d’une tournée en Nouvelle-Zélande.

 

Bien qu’ayant un impact sportif limité, du fait que le match n’avait pas lieu lors d’une Coupe du Monde, cet essai devenu Légende, résume à merveille ce que peut être le rugby bien loin des clichés de bataille purement physique. Il est aussi un formidable symbole du French Flair, cet esprit français capable de renverser des montagnes à tout moment.

*Tournée de test-matchs : des matchs amicaux durant lesquels, chaque année, les nations européennes s’en vont affronter les nations de l’hémisphère Sud

*Pénalités : Lorsqu'une équipe fait une faute, elle offre une pénalité et ainsi l'opportunité à l'équipe adverse d'inscrire 3 points en faisant passer le ballon entre les perches, de l'endroit où la faut a été commise

*Ligne d’en-but : La ligne derrière laquelle une équipe doit aplatir le ballon pour marquer un essai, rapportant 5 points