Roland-Garros 1999 : la finale Hingis - Graf

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Générique réalisé par Marine Pascal

Attendue comme un passage de témoin entre l’Allemande Steffi Graf, qui dominait le circuit depuis plus d’une décennie, et la Suissesse Martina Hingis, nouvelle pépite du tennis mondial, la finale de Roland-Garros 1999 marquera en fait la fin de la domination des deux femmes, à l’issue d’un match plein d’émotions, de tension et de rebondissements, où la Suissesse s’est autodétruite.

 

Un choc des générations inattendu mais alléchant

Ce 5 juin 1999, une certaine excitation anime les spectateurs qui entrent sur le court Philippe Chatrier pour assister à la finale Dames des Internationaux de France. Si l’affiche proposée n’était pas forcément la plus attendue, elle est le symbole ultime d’un passage de témoin entre deux générations. Une sorte de querelle des Anciennes et des Modernes, version petite balle jaune.

D’un côté, Martina Hingis, 18 ans seulement, symbole de la nouvelle vague promise à tout engloutir sur son passage. Elle règne alors depuis 2 ans sur le tennis mondial, avec une place de n°1 mondiale acquise et consolidée depuis plusieurs mois et pas moins de 5 titres en Grand Chelem. En fait, il ne lui en manque qu’un, Roland-Garros justement. Au vu de son niveau de jeu sur les derniers mois, beaucoup pensent que la jeune Helvète va, alors qu’elle est à peine majeure, remplir sa collection de trophées et devenir la 9ème femme seulement à remporter les 4 tournois les plus prestigieux du Monde. Son sacre est attendu et ne ferait que confirmer toute l’étendue de son talent. 

 

Cette précocité est rare, voire unique dans l’Histoire du tennis. En fait, la seule fois qu’on a vu une jeune joueuse si forte, c’était il y a plus de 15 ans. Cette joueuse n’est autre que Steffi Graf, adversaire du jour de Hingis. Arrivée sur le circuit en 1982 à seulement 14 ans, le talent de l’Allemande s’est tout de suite imposé à ses rivales. En 17 ans, elle s’est alors constituée l’un des plus beaux palmarès de l’Histoire avec 22 tournois du Grand Chelem et a passé 377 semaines au sommet de la hiérarchie mondiale, un record. Sa domination sur les années 1980 et 1990 est symbolisée par son année 1988 où elle réalisa un Grand Chelem doré en remportant les 4 tournois du Grand Chelem et le titre Olympique cette année-là, du jamais-vu.

 

L’adolescente impétueuse face à la légende flegmatique

Cependant, lorsque ce Roland-Garros 1999 débute, peu sont ceux qui croient encore en l’Allemande pour soulever le trophée. Steffi Graf est alors en perte de vitesse, gênée par les blessures et l’usure de son corps mis à rude épreuve toutes ces années. Elle est alors au 6° rang mondial et la jeune génération, portée par Hingis mais aussi les sœurs Williams est prête à reprendre le flambeau. Cependant, Steffi Graf semble jouer durant cette quinzaine l’un des meilleurs tennis de sa carrière. Elle a en effet dû franchir un véritable parcours du combattant pour rallier la finale en éliminant les américaines Lindsay Davenport, n°2 mondiale en quart de finale puis Monica Seles, n°3 mondiale en demi-finale. Déjà vainqueur 5 fois du tournoi au cours de sa carrière, il ne lui reste qu’une marche, la plus haute pour ajouter un nouveau trophée historique à sa collection déjà gargantuesque.

Dans le même temps, Hingis a elle déroulé pendant 15 jours, contre des adversaires certes moins cotées mais semble réciter son tennis à la perfection. Elle n’est en rien effrayée et rien ne peut ébranler sa confiance. C’est du moins ce que tout le monde pense, elle la première. Elle va même jusqu’à déclarer en conférence de presse d’avant-match qu’elle attachera un soin tout particulier à choisir sa robe de match, en prévision des photos qu’elle prendra avec le trophée à la fin de la rencontre.

 

Cette confiance proclamée avant le match se confirme au début de la rencontre. La Suissesse prend doucement mais sûrement la mesure de son adversaire sans être inquiétée et empoche la première manche 6-4 en 39 minutes de jeu. Le deuxième set repart sur les mêmes bases et Hingis réalise le break dès le premier jeu de la seconde manche pour mener 2-0. Elle semble alors sur la voie royale pour décrocher le dernier titre du Grand Chelem qui lui manque. Mêle le public du Court Central, plutôt du côté de l’Allemande avant la rencontre semble se résigner à reconnaître la supériorité de l’Helvète et ne trouve pas l’étincelle pour s’enflammer.

Le psychodrame de Martina

Cette dernière va alors lui donner bien plus que cela et allumer un brasier qui lui sera fatal. Sur le premier point du 3ème jeu, un point a priori anodin, le match et peut-être même bien plus que cela, bascule. Hingis retourne le service de Graf et sa balle flirte avec la ligne de fond mais est annoncée « FAUTE » par la juge de ligne. Hingis n’est pas convaincue de la décision et demande à l’arbitre de chaise d’aller vérifier la marque de l’impact laissée sur la terre battue. Celle-ci s’y rend mais la marque n’est pas claire. Dans ce genre de situations, la décision initiale est maintenue et le point est donc logiquement donné à l’Allemande.

Mais la Suissesse ne comprend pas cette décision. Tandis que l’arbitre retourne sur sa chaise, elle voit alors Martina Hingis franchir le filet pour aller vérifier elle-même la marque, prenant alors le risque d’une disqualification. N’acceptant pas la décision, l’Helvète refuse ensuite de reprendre le jeu et s’assoit sur sa chaise, sourire en coin. Soudainement, la championne se mue en enfant gâtée, perdant toute sa lucidité dans un match qu’elle maîtrisait pourtant parfaitement jusque-là. Après une discussion musclée avec les superviseurs du match, rentrés sur le court, elle reprend le jeu et n’écope que d’un point de pénalité.

Si d’un point de vue purement comptable, cet épisode n’est en rien décisif, il a pour conséquence de déclencher la foudre des spectateurs qui n’attendaient que cela pour relancer cette finale. Ils se mettent alors à prendre parti clairement pour l’Allemande et le match devient alors des plus incertains. Graf débreake Hingis pour revenir à 3-3, puis perd de nouveau son service. Hingis mène 5-4 et sert pour le match. C’est à ce moment-là que la tension va la rattraper. Elle ne passe aucune première balle dans ce jeu et Graf, qui sent l’ouverture, allonge les échanges, ne fait aucune faute et parvient à remporter le jeu pour égaliser à 5-5 dans une ambiance de plus en plus animée. Elle parvient même à remporter la deuxième manche 7-5 et les cartes sont alors complètement rebattues.

Hingis décide alors, comme le règlement lui permet, de faire un aller-retour au vestiaire avant le 3ème set pour se remettre d’aplomb et se reconcentrer avant la manche décisive. Les secondes s’écoulent et Martina ne revient toujours pas sur le court. Le public s’impatiente et lance une ola pour passer le temps, à laquelle Steffi Graf, toujours sur le court prend part, de quoi renforcer encore sa communion avec les spectateurs. Lorsque la Suissesse revient sur le court après 7 longues minutes, elle est littéralement huée par les tribunes qui ont définitivement choisi leur camp.

Le 3ème set sera quasiment à sens unique. Graf, portée par le public et face à une adversaire complètement sortie de son match, l’emporte aisément 6-2 et glane là son 6ème titre sur la terre battue Parisienne. La réaction de Hingis à la fin du match symbolisera, elle, tout le mauvais côté de cette championne. Alors qu’elle est censée attendre la remise du trophée, elle décide de quitter le court sous la bronca du public, vexée d’avoir été battue et sans doute toujours en train de penser à ce fameux point du début du deuxième set.

 

La fin de l’ère Graf… et la fin de Hingis

 

Elle finira par revenir quelques minutes plus tard, raisonnée par sa mère et entraineur mais le mal est fait. Son image d’enfant gâté a ressurgi au plus mauvais moment, exhibant aux yeux de tous et sans doute à elle-même sa fragilité mentale.

Les conséquences de ce match pour les deux joueuses seront diamétralement opposées. De son côté Steffi Graf, en grande championne, ralliera une nouvelle finale à Wimbledon un mois plus tard, puis annoncera sa retraite, en raison de ses trop nombreuses blessures. Cette nouvelle était attendue tant l’Allemande semblait lutter avec son corps depuis quelques années. La suite de la carrière de Hingis, elle, sera tout à fait imprévisible. Alors qu’un véritable règne sur le tennis lui était promis, elle ne parviendra plus jamais à remporter une finale de Grand Chelem. Régulièrement dominée par le talent et la puissance des sœurs Williams, elle parvient tout de même à rallier la finale de l’Open d’Australie en 2002. Face à Jennifer Capriati, elle mène 6-4 / 4-0, se procurant 4 balles de match, mais finit par perdre la rencontre, rattrapée par ses démons. Elle annoncera, à la surprise générale, sa retraite quelques mois plus tard, à seulement 21 ans avant de revenir quelques années plus tard sur le circuit du double avec succès. A la fin de sa carrière en 2017, son palmarès est impressionnant puisqu’elle aura remporté tous les tournois du Grand Chelem en simple, double et double mixte. Tous sauf un, le simple à Roland-Garros qu’elle a laissé échapper face à Graf.

Comme un symbole, ce match montre à quel point le mental peut faire basculer le sport de haut niveau. Sans tirer des conclusions trop radicales, il semble clair que cette finale aux allures de psychodrame aura largement influencé la carrière de la Suissesse. Avec un succès ce jour-là, peut-être que son règne attendu aurait pu avoir lieu. Elle laisse finalement une empreinte contrastée dans l’Histoire du tennis, celle d’une championne à la précocité inégalée mais qui n’aura pas su tenir la distance à cause d’un mental des plus friables.